Pitit mwen,
Grann veut te parler doucement aujourd'hui, comme quand on s'assoit sous la tonnelle après la pluie.
Dis-moi une chose : quand tu manges, est-ce que tu manges vraiment ? Ou bien tu avales debout, le téléphone dans une main, la fourchette dans l'autre, la tête déjà partie ailleurs ?
Chez nous, dans le lakou, on n'a jamais mangé comme ça. La marmite prenait son temps sur le feu. On s'asseyait. On soufflait sur la cuillère. On parlait un peu, on riait un peu, on écoutait le vieux raconter deux fois la même histoire. Le repas, ce n'était pas seulement remplir le ventre — c'était réunir le corps et l'esprit à la même table.
Grann te le dit avec tendresse : sa ki prese pa janm rive byen. Ce qui se précipite n'arrive jamais bien.
Mâcher, c'est un petit geste, mais c'est un grand respect. Respect pour la terre qui a donné le manje. Respect pour les mains qui ont cuisiné. Respect pour ton propre corps, qui travaille dur pour toi tous les jours et qui mérite qu'on lui donne le temps de recevoir.
Alors essaie, juste pour un repas cette semaine :
— Pose le téléphone. Il attendra, va.
— Assieds-toi. Même cinq minutes, mais assis pour de vrai.
— Regarde ton assiette avant de commencer. Sens l'odeur.
— Mâche. Compte dans ta tête si ça t'aide. Ne cours pas après la bouchée suivante.
— Bois ton eau tranquillement, entre les bouchées.
— Et si quelqu'un mange avec toi — un enfant, un voisin, ta manman au téléphone depuis Miami — laisse un peu de silence pour l'écouter.
Tu vas voir : le ventre se calme, la tête se calme, le cœur se calme aussi.
Ça ne remplace rien, mon enfant. Si le docteur t'a donné un traitement, tu le gardes bien précieusement. Grann marche à côté, pas devant, pas à la place. Elle te rappelle seulement les petites choses simples que la vie moderne fait oublier.
Prends soin de toi. Prends soin des tiens. Et quand ton corps te parle, écoute-le — et écoute aussi ton médecin.
Grann Tida t'embrasse.