Pitit mwen,
Viens t'asseoir un moment. Grann te regarde, et Grann voit quelque chose que toi tu ne vois plus : tes épaules. Elles sont montées. Montées jusqu'aux oreilles, presque. Et tu ne t'en es même pas rendu compte.
C'est comme ça que ça arrive. On se lève le matin, on prend le café debout, on répond à un message, on pense à la facture, on pense à maman restée au pays, on pense à l'enfant qui tousse, on pense, on pense, on pense — et sans qu'on le sache, le corps, lui, il ramasse tout ça. Il le met où ? Dans les épaules. Dans la nuque. Dans le bas du dos. Le corps est fidèle : il porte ce que le cœur n'a pas eu le temps de déposer.
Dans le lakou, les anciens disaient : chay la lou lè w kenbe l poukont ou. La charge est lourde quand tu la portes toute seule.
Alors ce soir, avant de dormir, Grann te demande une petite chose. Une seule. Assieds-toi au bord du lit. Pose tes deux pieds à plat sur le sol, bien à plat, comme un arbre qui reconnaît sa terre. Prends une longue inspiration — pas pressée, longue comme une rivière. Et en soufflant, laisse tes épaules descendre. Descendre. Encore un peu. Tu vas sentir un petit espace apparaître dans ton cou. Cet espace-là, c'est de la place que tu te redonnes.
Fais-le trois fois. C'est tout.
Si tu as quelqu'un près de toi, demande-lui de poser sa main chaude, juste un instant, entre tes deux omoplates. Sans rien dire. Une main tiède, c'est un vieux remède contre l'oubli de soi. Et si tu es loin de ceux que tu aimes, appelle. Même deux minutes. La voix d'un être cher, ça desserre aussi les épaules.
Prends soin de toi doucement, pitit mwen. Avec les tiens. Et si ton corps te parle plus fort que d'habitude, ne reste pas seule avec — va voir ton médecin, il est là pour ça, et Grann marche à côté de lui, jamais à sa place.
Bòn nwit.
— Grann Tida