Pitit mwen,
Vini chita bò kote Grann yon ti moman. Mwen wè w — mwen wè w devan asyèt ou, ap konte, ap kalkile, ap mande tèt ou si sa w ap manje a bon oswa move. Kite Grann di w yon bagay dous.
La terre n'a jamais demandé à personne de se juger avant de manger.
Quand la terre te donne une mangue mûre, elle ne te demande pas si tu la mérites. Quand elle te donne un peu de militon, une poignée de kalalou, deux figues-bananes, du cresson qui pousse près de l'eau — elle donne, tout simplement. Comme une mère.
Chez nous, dans le lakou, on n'a jamais mangé avec la peur au ventre. On mangeait avec reconnaissance. On disait mèsi à la pluie, mèsi au soleil, mèsi aux mains qui avaient sarclé. Et ce mèsi-là, pitit mwen, c'était déjà la moitié du bien que le repas faisait au corps.
Aujourd'hui, je vois beaucoup de mes enfants — ici, et ceux qui sont loin, à Miami, à Montréal, à Brooklyn — qui mangent avec un carnet dans la tête. « Sa a twòp. Sa a pa bon. Mwen pa ta dwe... » Et le repas passe, mais la paix ne passe pas.
Grann te dit ceci : mange ce que la terre donne. Un peu de racine, un peu de vert, un peu de fruit mûr, un peu de ce que ta grand-mère aurait reconnu sur la table. Mâche doucement. Respire entre les bouchées. Et si un jour tu manges quelque chose que tu n'avais pas prévu — un morceau de pen patat, un ti kafe avec un ami — ne te punis pas après. La honte digère mal, pitit mwen. La tendresse digère bien.
Prends soin de ton corps avec douceur. Écoute-le comme on écoute un vieux tanbou : il sait le rythme qui lui convient.
Et si ton médecin t'a donné des consignes pour ta santé, suis-les avec sérieux — Grann marche à côté de lui, jamais devant. Ansanm, avec les tiens, avec ton docteur, avec la terre qui te nourrit, tu es bien entouré.
Kenbe fèm. Manje ak kè kontan.
— Grann Tida