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Les pieds te portent tout le jour. Le soir, c'est à toi de les porter.

2026-08-01
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Ma grand-mère disait : les pieds sont les plus vieux serviteurs de la maison. Ils ne se plaignent jamais. C'est pour cela qu'il faut les regarder soi-même — car eux ne viendront pas te dire que quelque chose s'est gâté.

Quand la maladie du sucre habite le corps, les pieds peuvent perdre le sens de la chaleur. Une femme que je connaissais a lavé ses pieds dans une eau qu'elle croyait douce. Ses mains ne lui ont rien dit. Ses pieds n'ont rien dit non plus. C'est sa petite-fille, venue en visite, qui a vu la brûlure. Alors retenons ceci : ne demande pas aux pieds de t'avertir. Regarde avec tes yeux.

Voici le soir, fait sans se presser.

Un — essaie l'eau avec le poignet, jamais avec le pied. Tiède, seulement tiède. Si c'est trop pour le poignet, c'est trop pour les pieds, même s'ils ne disent rien.

Deux — lave, ne fais pas tremper. Une toilette douce, avec un linge souple. Pas de longue assise dans l'eau : l'eau qui s'attarde ramollit la peau, et une peau ramollie se déchire pour un rien.

Trois — sèche avec patience, et surtout entre les orteils. On tamponne, on ne frotte pas. C'est entre les orteils que l'humidité se cache, et l'humidité, c'est là que l'ennui commence.

Quatre — un peu d'huile sur le dessus et sous la plante. Jamais entre les orteils. La peau du dessus et du dessous aime être adoucie. Entre les orteils, il faut que ça reste sec.

Cinq — regarde. Chaque soir, sous une bonne lumière. Tourne le pied. Regarde le talon, la plante, les côtés, chaque espace entre les orteils. Si tes yeux ou ton dos rendent la chose difficile, pose un miroir par terre, ou laisse quelqu'un de confiance regarder pour toi. Il n'y a aucune honte à se laisser soigner.

Et maintenant, le plus important :

Une coupure nouvelle, une cloque, une tache rouge, une tache sombre, une enflure, une plaie — cela va chez le médecin, vite. Pas la semaine prochaine. Vite. Sur un pied diabétique, une petite chose n'est jamais une petite chose. Ce rituel du soir, c'est du confort et de la dignité ; ce n'est pas un traitement. Garde chaque médicament que ton médecin t'a donné, garde chaque rendez-vous. La tradition marche à côté de la médecine — jamais à sa place.


Et aux enfants qui sont loin de la maison :

Tu ne peux pas regarder les pieds de ta mère depuis Boston, depuis Montréal, depuis Paris. Mais tu peux appeler à la même heure, chaque soir. Tu n'as pas besoin de lui faire la leçon. Demande-le simplement, comme on demande s'il a plu :

« Manman, ou gade pye w aswè a ? » — Maman, tu as regardé tes pieds ce soir ?

Demande-le chaque soir, jusqu'à ce que ta voix fasse partie des bruits de sa maison. Il y a des mères qui ne le feront pas pour elles-mêmes. Elles le feront parce que leur enfant l'a demandé, et parce que cela fait une minute de plus au téléphone avec toi.

Ce n'est pas harceler. C'est l'amour qui arrive à l'heure.

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