Pitit mwen,
Quand le soleil commence à descendre derrière les mornes, il y a une heure que j'aime plus que toutes les autres. Ce n'est pas encore la nuit, ce n'est plus tout à fait le jour. Les poules rentrent toutes seules. Le vent tombe. Et si tu écoutes bien, tu entends la maison respirer.
C'est ce que les anciens appelaient l'heure entre chien et loup. Chez nous, dans le lakou, c'est l'heure où l'on baisse la voix. On ne crie plus après les enfants. On ne discute plus les affaires du monde. On s'assoit sur la galerie, un verre d'eau à la main, et on laisse la journée s'en aller doucement, comme on laisse partir un visiteur qu'on a assez vu.
Je te dis ça parce que je vois comment vous vivez, vous autres. La journée court derrière vous, et le soir, quand elle finit, vous continuez à courir dans votre tête. Le téléphone, la télévision, les nouvelles, les messages de la famille au loin. Le corps se couche, mais l'esprit reste debout. Et le lendemain, on se relève déjà fatigué.
Grann te propose quelque chose de tout simple. Ce soir, avant de manger, avant d'allumer quoi que ce soit, prends dix minutes. Assieds-toi. Respire. Regarde la lumière changer. Si tu es dans un pays froid où le soir tombe vite, mets-toi près d'une fenêtre. Si tu vis seule, parle doucement à Bondye, ou aux tiens qui ne sont plus là. Si tu as tes enfants près de toi, tiens-leur la main sans rien dire.
Ce n'est pas une médecine, ça. C'est une manière d'habiter sa propre vie. Un petit espace où tu te retrouves, toi, avant que la nuit vienne.
Prends soin de ton cœur, pitit. Prends soin de ton corps aussi — bois ton eau, mange doucement, dors quand la fatigue appelle. Et quand quelque chose te préoccupe, va voir ton médecin, parle-lui vrai. Grann marche à côté de toi. Le docteur marche avec toi aussi. Ensemble, on te porte mieux.
Bon soir sou ou.
— Grann Tida