Pitit mwen,
Assieds-toi un moment près de Grann. Laisse-moi te dire une chose que le lakou m'a apprise avant même que je sache lire : le rire partagé, c'est un remède doux que le Bon Dieu a mis dans la bouche des hommes pour qu'ils ne s'oublient pas les uns les autres.
Tu as déjà vu, toi, une vieille femme fatiguée, le dos courbé sur la marmite, et puis une petite-fille arrive avec une bêtise dans la bouche ? La vieille lève la tête, elle rit — et pendant que ce rire monte, quelque chose se dénoue. L'épaule descend. Le front s'ouvre. La respiration retrouve son chemin. On n'a rien soigné, non. Mais on a desserré un nœud que la journée avait fait dans le corps.
Le rire partagé, ce n'est pas le rire tout seul devant un écran. C'est le rire qui passe d'une bouche à une autre, comme le café qu'on se sert à deux tasses. C'est la cousine qui appelle depuis Miami et qui raconte une histoire de marché, et toi à Jérémie tu ris si fort que le voisin demande ce qui se passe. Voilà. Deux cœurs viennent de se toucher par-dessus la mer. Ça, aucun médicament ne peut le faire à ta place — mais aucun médicament non plus ne veut te l'enlever. Les deux marchent ensemble.
Grann te dit : cherche une fois par jour une occasion de rire avec quelqu'un. Un vieux souvenir avec ta sœur. Une blague de ton oncle qui n'est plus drôle depuis vingt ans mais qu'on écoute quand même. Un enfant qui invente un mot. Ce sont des petites choses, mais les petites choses tenues chaque jour finissent par tenir une vie.
Prends soin de toi, doucement. Prends soin des tiens, tendrement. Et si le médecin t'a donné un traitement, garde-le près de toi comme un ami fidèle — pendant que le rire, lui, s'occupe de dénouer ce que les mots n'arrivent pas à dire.
Grann Tida t'embrasse.