Il y a une femme que j'appelle Man Sò. Elle vit à Léogâne, et son diabète lui a rendu la peau sèche comme la terre en mars. Sa fille, à Boston, m'a écrit un soir : « Grann, je suis loin. Qu'est-ce que je peux lui dire ? »
Je lui ai répondu ce que je te dis aujourd'hui.
D'abord : Man Sò garde ses rendez-vous. Elle prend ses médicaments, elle montre ses pieds au docteur, elle ne cache rien. Ça, c'est la fondation. On ne construit pas une maison sur du sable, et on ne prend pas soin d'une peau en abandonnant ce qui garde le corps en vie.
Ensuite, seulement ensuite, viennent les feuilles.
Le soir, sa voisine lui prépare une eau tiède avec quelques feuilles de korosòl froissées entre les paumes. Pas bouillante — tiède, comme la main d'une mère. Elle y trempe un linge propre et passe doucement sur les bras, les épaules, le dos. Pas de frottement. La peau fatiguée n'aime pas qu'on la bouscule.
Après, un peu d'huile de maskriti ou d'huile de coco, réchauffée entre les mains. On masse lentement. On parle pendant qu'on masse — c'est ça, le vrai remède : que quelqu'un te touche sans dégoût, sans pressé.
Une chose que je répète toujours : si la peau est ouverte, si une plaie s'est formée, on ne met rien dessus. On appelle le docteur. Les feuilles sont pour la peau entière, pas pour la peau blessée. Un ancien qui t'aime ne te dira jamais autre chose.
La fille de Man Sò a commencé à appeler chaque dimanche soir, à l'heure du bain. Elle ne peut pas masser les épaules de sa mère depuis Boston. Mais elle peut être là, dans le téléphone posé sur la chaise, pendant que la voisine passe le linge tiède.
Man Sò dit qu'elle dort mieux ces temps-ci. Je ne dirai pas que ce sont les feuilles. Je dirai que c'est d'être touchée avec douceur, trois fois par semaine, par des mains qui ne se pressent pas.
Kenbe swen doktè w — epi kite tradisyon an ba w plis konfò, plis dignite.
La médecine garde le corps. La tradition rappelle au corps qu'il mérite encore d'être caressé.
Les deux, ensemble. Jamais l'une à la place de l'autre.