Pitit mwen,
Avant que la nuit ne te prenne, avant que ta tête ne trouve l'oreiller, Grann te demande une petite chose. Une toute petite chose. Assieds-toi un moment sur le bord du lit. Pose tes deux mains à plat sur tes genoux. Et respire.
Maintenant, regarde la journée qui vient de passer, comme on regarde un panier qu'on rapporte du marché. Ne cherche pas d'abord ce qui manque. Cherche ce qui a tenu bon.
Tes jambes ont tenu bon. Elles t'ont portée du lit à la cuisine, de la cuisine à la porte, de la porte jusqu'à ce soir. Dis-leur merci. Tes mains ont tenu bon. Elles ont ouvert un robinet, tenu une tasse, peut-être caressé une joue. Dis-leur merci. Ton souffle a tenu bon. Il est entré, il est sorti, il est entré encore, sans que tu aies besoin de lui commander. Dis-lui merci.
Et si la journée a été lourde — Grann sait qu'il y a des journées lourdes — cherche quand même une petite chose. Un rayon de soleil qui a traversé la fenêtre. Une voix au téléphone. Le goût du café. Le fait, mon enfant, que tu es encore là ce soir pour raconter la journée à quelqu'un.
Chez nous au lakou, les vieilles disaient : « Sa ki rete a, se li ki konte. » Ce qui reste, c'est ce qui compte. La gratitude, ce n'est pas fermer les yeux sur la peine. C'est reconnaître, à côté de la peine, tout ce qui a tenu bon malgré elle.
Fais-en une habitude, chaque soir. Trois choses. Juste trois. Dis-les tout bas, ou écris-les dans un petit carnet à côté du lit. Tu verras — le sommeil vient plus doux quand le cœur se couche apaisé.
Et prends soin de toi, ma fille, mon fils. Prends soin de toi avec ceux qui t'aiment, avec la voix d'une sœur au bout du fil, avec le médecin qui te suit et à qui tu ne caches rien. Grann marche à côté de toi, pas devant, pas à la place des autres. Nous marchons ensemble.
Bonne nuit, pitit mwen. Que la gratitude te borde.
— Grann Tida