Pitit mwen,
Vini chita bò kote Grann yon ti moman. Poze sak ou an atè. Nou pral pale dousman.
Il y a des jours où le corps se fait lourd comme une jarre pleine d'eau qu'on porte depuis l'aube. Les jambes traînent, la tête pèse, et même le café du matin a un goût de fatigue. Ces jours-là, ma fille, mon fils, écoute bien ce que la vieille te dit : ne reste pas seul avec ton fardeau.
Dans le lakou d'autrefois, quand une femme avait le cœur gros, elle ne restait pas enfermée dans sa case. Elle sortait piler le maïs avec sa sœur. Elle allait s'asseoir sous le manguier avec sa marraine. Les enfants passaient, riaient, tiraient sa jupe. Et sans qu'elle s'en rende compte, le poids du jour se partageait — un peu sur l'épaule de l'une, un peu sur l'épaule de l'autre — et ce qui pesait mille livres pesait soudain cent.
Se sa nou rele « la compagnie ». La présence des tiens.
Un fils qui appelle depuis Miami juste pour dire bonjou manman. Une voisine qui apporte un bol de soup joumou sans qu'on ait demandé. Une petite-fille qui vient peigner tes cheveux le dimanche. Ce ne sont pas de grandes choses, non — mais ce sont ces petites choses-là qui tiennent une personne debout quand la vie appuie fort.
Grann ne te dira jamais que la compagnie remplace ce que le docteur t'a donné. Bondye non. Prends tes médicaments, va à tes rendez-vous, écoute la personne en blouse blanche qui veille sur toi. La tradition marche à côté de la médecine, pitit — jamais devant, jamais à sa place. Elle marche à côté comme une bonne cousine.
Mais entre deux visites chez le docteur, laisse les tiens s'approcher. Décroche le téléphone. Ouvre ta porte. Accepte la main tendue. Et si c'est toi qui es loin, dans la diaspora, appelle ta mère aujourd'hui. Pas demain. Aujourd'hui.
Paske sonje sa Grann di w : yon sèl dwèt pa manje kalalou.
Pran swen tèt ou, pran swen youn lòt, epi kenbe men doktè w byen fèm.
Grann Tida