Pitit mwen,
Il y a des soirs où le sommeil se fait attendre comme un ami qui a oublié le chemin de la maison. On tourne, on retourne, on regarde le plafond, on écoute le chien du voisin, on compte les heures qui restent avant que le coq ne chante. Et plus on cherche le sommeil, plus il se cache — comme un enfant qui joue derrière la calebasse.
Grann veut te dire une chose douce ce soir : le sommeil, on ne le force pas. On l'accueille.
Dans le lakou, les vieilles savaient. Avant de fermer les yeux, elles fermaient d'abord la journée. Un peu d'eau tiède sur les pieds — parce que les pieds portent tout ce qu'on a marché depuis l'aube, et il faut leur dire merci. Une feuille de corossol, une feuille de ti-baume froissée entre les paumes, respirée lentement, pour rappeler au corps l'odeur du soir. Une lumière basse. Une parole douce, même à soi-même : « Jounen an fini. Kite l ale. »
Et puis on s'assoit un moment. On respire comme la mer respire — sans se presser. On laisse les pensées passer comme des pirogues sur l'eau : elles viennent, elles s'en vont, on ne monte pas dedans. On pose la journée à côté du lit, pas dans le lit.
Le sommeil, vwayé, c'est un invité. Il entre quand la maison est calme. Si tu cours après lui, il s'éloigne. Si tu prépares la chambre, si tu baisses la voix, si tu remercies ton corps pour ce qu'il a porté aujourd'hui — il finit par frapper à la porte.
Ce ne sont pas des remèdes, mes enfants. Ce sont des gestes tendres, des habitudes du lakou, pour accompagner tes soirées. Si le sommeil te fuit longtemps, si quelque chose pèse trop lourd dans ta poitrine ou dans ta tête, va voir ton médecin, parle-lui vrai. La tradition marche à côté de lui, jamais à sa place.
Prends soin de toi ce soir. Prends soin des tiens. Et laisse la nuit faire son travail doux.
Grann Tida