Pitit mwen,
Viens t'asseoir un moment près de Grann. On va parler d'une chose toute simple, une chose que le corps réclame chaque soir sans jamais élever la voix : le sommeil.
Chez nous, au lakou, quand la nuit tombait, la maison se calmait. Les lampes baissaient. On entendait le vent dans les feuilles, un chien qui aboyait au loin, et puis plus rien. Les vieux disaient : « Dòmi se lwa Bondye voye pou repare kò a. » Le sommeil, c'est un cadeau que le Bon Dieu envoie pour réparer le corps.
Mais aujourd'hui, mes enfants, le sommeil est devenu un étranger dans beaucoup de maisons. On se couche avec le téléphone dans la main. On se relève à trois heures du matin, la tête pleine de soucis — le loyer, les enfants, la famille au pays, le travail de demain. Le corps, lui, il attend. Il attend qu'on lui donne son dû.
Grann veut te dire quelque chose de doux ce soir. Ton corps ne demande pas grand-chose. Il demande :
— une heure où tu te couches, à peu près la même chaque soir, comme un rendez-vous que tu prends avec toi-même ;
— une chambre plus sombre, plus fraîche, plus tranquille — même si c'est juste un rideau tiré, une lumière éteinte ;
— une tisane tiède, une prière, une main posée sur le cœur ;
— et surtout, la permission de te reposer. La vraie permission. Pas celle qu'on t'accorde quand tout est fini — parce que rien n'est jamais fini.
Le sommeil n'est pas une paresse. C'est un travail que le corps fait pendant que toi tu te reposes. Il range, il nettoie, il recoud. Le matin, tu te lèves un peu plus toi-même.
Et si le sommeil ne vient pas, ou s'il te fuit depuis longtemps, ne reste pas seul(e) avec ça. Parles-en à quelqu'un qui t'aime. Parles-en à ton médecin aussi — c'est lui qui connaît ton corps de près, et Grann marche à côté de lui, jamais à sa place.
Ce soir, éteins un peu plus tôt. Respire. Le lakou dort avec toi.
— Grann Tida